Au Mois de Démembre… – Deux Micro-Nouvelles de Grisaille

Par dans Blog

Dolorine attrapa sa nouvelle plume, fraîchement arrachée à un beau corbeau bien gras.
Elle s’emmitoufla ensuite dans sa couette et retourna se blottir contre la fenêtre ciselée de givre. Monsieur Nyx l’attendait là, coincé dans son journal intime. La peluche n’avait pas l’air ravie de servir de marque-page. Dolorine lui avait pourtant cousu un petit bonnet de laine, très festif avec les taches rouges qui le maculaient çà et là. Il s’agissait probablement de confiture de framboise. Oui, probablement…
Elle récupéra son journal, le cala sur ses genoux. La poupée alla rejoindre son épaule. Un dernier coup d’œil par la fenêtre de sa chambre : déjà pâlotte, la lumière du dehors était devenue  moribonde. L’après-midi n’en avait plus pour longtemps : l’hiver a partout tendance à raccourcir les jours ; mais à Grisaille, il les guillotinait carrément.
La fillette mâchonna le bout de sa plume d’un air rêveur, avant de se remettre à écrire :

« Liste des trucs que j’aime faire au mois de démembre »

  • Écorcher Caresser les écureuils des neiges.
  • Déchiffrer les messages des fantômes dans la buée.
  • Perdre les batailles de boules de neige contre Merry (parfois, elle fait exprès de me rater. C’est gentil, mais un peu condyloïde condiment condescendant)
  • Patiner sur le limon gelé.
  • Faire des listes (Faut pas que j’oublie ma liste au Marionnettard, d’ailleurs ! J’espère que je n’ai pas été trop sage cette année, j’aime pas quand il m’amène tout plein de pantins… Surtout depuis que je sais qu’il s’agit des enfants les plus méchants : ceux qu’il a transformé en bûches avant de les tailler à la scie.)
  • Coudre une fausse barbe de Marionnettard pour Monsieur Nyx.
  • Empêcher Monsieur Nyx d’enfiler sa fausse barbe sur Bébé Dram (c’est vrai qu’il est rigolo avec, mais il risque de s’étouffer ! C’est pas très gentil, même si Monsieur Nyx dit qu’il voit pas le problème).
  • Acheter des cadeaux pour Merry et Tristabelle avec Maman.
  • Voler des cadeaux pour Tristabelle et Maman avec Merry.
  • Acheter des cadeaux pour Tristabelle avec Tristabelle.
  • Dresser les légions démoniaques de l’hiver contre les Bonnets-Rouges et autres envahisseurs inter-dimensionnels du royaume des fées (ça, c’est surtout Monsieur Nyx qui s’en occupe… Moi, je fabrique juste les golems de neige).
  • Chanter les cantiques du solstice (pour protéger la maison des météorites).
  • Boire du chocolat chaud sous ma couette en regardant les météorites tomber.

Dolorine s’interrompit à nouveau. Elle avait l’impression d’oublier quelque chose d’important.
Elle posa un instant les yeux sur le bonnet de Monsieur Nyx.
Tiens donc… Un bonnet…
Ça lui rappelait que… Démembre était le mois de…
Non, rien à faire ! Impossible de s’en souvenir.
Bah… Ça finirait bien par lui revenir…

—–000O000——

Perché sur le plus haut beffroi de Grisaille, le Marionnettard tirait sur ses fils pour la dernière danse de l’année. Ils étaient partout, ses fils ; pas seulement autour du cou des enfants méchants. Il y en avait autour des cœurs et des âmes ; autour des mains qui lançaient les poignards ; autour des chevilles des dames qui valsaient dans les manoirs, et chaviraient parfois par-dessus les balcons… Peu étaient encore capables de les voir. Ceux qui le pouvaient les appelaient « lignes de vie ». Le terme n’aurait pas pu être mieux choisi car le Marionnettard avait tissé ce monde, autrefois.
Aujourd’hui, plus personne ne s’en souvenait.
On avait oublié l’ancien culte. On avait oublié son nom.
On avait aussi oublié qu’il n’avait jamais réussi à se faire pousser la barbe (même l’omnipotence a ses limites) et que son long manteau n’était pas rouge sang mais noir charbon.
Qu’importe… Qu’ils croient en lui ou pas, ils restaient tous ses pantins.
En ce mois de démembre, des dupes et des fous lui avaient pourtant dressé un autel. Des voix s’étaient élevées dans la brume. Assez fortes pour qu’il entende leurs appels, leurs prières, leurs injonctions.
Et il avait répondu.
L’échange n’avait pas été sans risque : les mots ont toujours du pouvoir, qu’on les prononcent ou qu’on les écoutent. Certaines voix s’étaient tues à jamais ; d’autres avaient cédé au germe de la démence. Elles hurleraient maintenant dans de douillettes chambres capitonnées, à propos de pandas, de lutins, de pommes de terre…
Mais personne ne leur répondrait.
Le Marionnettard s’en retournait rêver à d’autres mondes.
Il les laissait se débrouiller avec celui-ci. Leur monde.
Avant de s’endormir, il espérait toutefois qu’ils aient compris la vérité de son histoire. La clé cuillère d’argent de son univers.
Elle était simple, simple comme une fillette regardant son golem de neige fondre au soleil : il y a pire que la mort ; il y a la fin…